[CRITIQUE] Nocturama, de Bertrand Bonello

nocturama

Étrange, audacieux et curieux, le film de Bertrand Bonello captive dès les premières minutes en s’entourant d’un mystère silencieux et prenant. Malheureusement, derrière son chassé-croisé parisien, Nocturama perd rapidement de son intérêt lors d’une seconde partie en huis-clos aussi frustrante que sans but véritable. Malgré une idée générale ambitieuse et marquée par une actualité sombre et toujours palpable (bien que le projet ait été démarré en 2010), le film de Bertrand Bonello sombre à cause de ses personnages transparents et approximatifs, plombés par un manque de réponse et de profondeur terrible. Avec un sujet aussi controversé, Nocturama avait presque l’obligation de fournir une explication solide, pour compléter, voire justifier, un film qui finalement soutient une idéologie et un message qui invitent au débat.

Le pitch : Paris, un matin. Une poignée de jeunes, de milieux différents. Chacun de leur côté, ils entament un ballet étrange dans les dédales du métro et les rues de la capitale. Ils semblent suivre un plan. Leurs gestes sont précis, presque dangereux. Ils convergent vers un même point, un Grand Magasin, au moment où il ferme ses portes. La nuit commence.

Rencontré lors d’un questions-réponses après la projection du film, Bertrand Bonello (Saint Laurent, L’Apollonide : Souvenir de la maison close…) nous a confié qu’il avait démarré l’écriture de son film en 2010, une période alors très éloignée du contexte actuel (et de l’intrigue du film). Cependant, le choix de sortir Nocturama en 2016, anciennement intitulé « Paris est une fête » puis renommé pour des raisons évidentes après les attentats du 13 novembre 2015, ne relève plus uniquement du divertissement qui pousse à la réflexion, mais d’une prise de position presque politique, doublée d’une vocation férocement engagée. Il y a 6 ans, peut-être que Nocturama m’aurait plu, grâce à son traitement et au mystère qui entourent le film. En effet, en guise d’introduction, Bertrand Bonello nous balade dans Paris, ses rues et ses métros, pendant près de trente minutes sans dialogue. Une prise de risque osée qui pourrait en rebuter plus d’un, mais qui finalement attise la curiosité alors que les personnages du film se croisent et que cette balade aux allures anodines se transforme en parcours balisé. Nocturama soulève des questions sur ces jeunes qui quadrillent Paris dans une mission secrète et ce n’est qu’une fois le film bien avancé que Bertrand Bonello commence à étoffer son intrigue au compte-goutte à travers différents flashbacks.

Le film est ambitieux et interpelle grâce à un traitement qui fleure bon l’exercice de style imagé et motivé par une vision précise, découpant Nocturama en deux temps, passant d’une première partie intriguante en extérieur et de jour qui installe les éléments-clé de son histoire, avant de se replier dans un huis-clos contemplatif qui détonne complètement avec l’inventivité précédente. Certes, le travail derrière le film est visible est colossal, de la reconstruction de La Samaritaine, afin de recréer ce lieu mythique qui va accueillir les personnages du film, au simple fait de filmer en plein Paris, en passant par ces trente minutes de silence. Fortement inspiré par la musique, Nocturama surfe sur une bande-originale éclectique, passant de l’électro au rap en un souffle. Si parfois le mal de tête (ou aux oreilles) n’est pas loin, une scène fabuleuse autour d’un playback sur « My Way » de Frank Sinatra (ici reprise par Shirley Bassey) sonne comme un chant funeste annonçant le dernier acte, avec une tonalité sinistre qui contraste avec le semblant d’allégresse qui filtrait pendant la deuxième partie du film.nocturama1Malheureusement, si les nombreuses prises de risques de Nocturama tiennent en haleine, en 2016 le sujet du film est bien trop lourd pour être aussi traité à la légère. Il y a six ans (au moment de l’écriture du film), Nocturama aurait pu dépeindre le coup de folie, voire le coup de gueule de ces jeunes qui se sentent impuissants et insignifiants dans une société anonyme et régie par des étiquettes. Il y a six ans, j’aurai vu de la beauté, presque, dans cette volonté terrible d’affirmation et d’existence à travers cette jeunesse incomprise et révoltée.
Mais aujourd’hui, je ne vois qu’une bande de gamins aux intentions romancées et survolées, qui agissent aussi bien par défi que par rébellion adolescente, tandis que la caméra de Bertrand Bonello les observe faire les zouaves toute la nuit tandis qu’ils se raccrochent à un plan aussi fin qu’une feuille de papier. Car au final, l’inconscience et le manque de maturité des personnages du film sautent aux yeux et annihile toute l’ambition de révolte, même déplacée, de Nocturama qui au lieu de susciter la controverse m’a laissée de marbre. Aujourd’hui, c’est presque un pied-de-nez à une actualité encore trop présente, dans un climat encore houleux, qui rend Nocturama incomplet et dérangeant, masquant les bonnes idées du film par un voile presque de mépris, là où, visiblement, Bertrand Bonello souhaitait combiner sa vision de cinéaste à un message engagé vers une nouvelle génération en perte de repère, incomprise et en pleine révolte.

Au casting, Bertrand Bonello fait appel à des visages inconnus – même si, entre-temps, Finnegan Oldfield (Bang Gang, Les Cowboys, À Toute Épreuve…), Vincent Rottiers (Dheepan, La Vie En Grand, Bodybuilder…) et Rabah Naït Oufella (Braqueurs, Bande de Filles…) ont participé à de nombreux films français – et crée un ensemble inégal dont l’inconsistance laisse plutôt indifférent.

En conclusion, Bertrand Bonello se risque à un récit osé et volontairement en pointillé, en proposant un traitement aussi habile qu’intéressant : une introduction sans dialogue, des personnages issus de différents milieux pour éviter la stigmatisation et une mise en scène inspirée par des effets de style qui souligne l’ambition du cinéaste. Malheureusement, Nocturama arrive à une époque où son sujet ne peut plus être traité à la légère, même vu de l’intérieur et où l’absence de réponse ne permet plus de rêver ni d’excuser ses personnages. Le portrait générationnel de Bertrand Bonello vire au drame gênant et dérangeant qui n’aboutit pas, alors que le réalisateur imprime au film une identité singulière et qui donne envie d’être mise à nue. C’est très frustrant, même tout de même à tenter.

nocturama2

Publicités

2 réflexions sur “[CRITIQUE] Nocturama, de Bertrand Bonello

  1. Le regard de Bonello sur la jeunesse n’est pas tendre. Il la montre, comme Arthur Penn le faisait avec Bonnie and Clyde en son temps, à bout de souffle, à bout d’idéal, mais dans une détermination sans limite à aller jusqu’au bout de ce qu’elle aura entrepris. Ici, il sera à peine question d’essayer de s’échapper et la mort réservée aux sept adolescents ressemblera par bien des côtés à l’issue fatale de la geste des deux gangsters. Car dès le départ, leur entreprise est désespérée et l’intrusion dans la Samaritaine montrée comme une auto-asphyxie.

    Plus qu’un discours critique, Nocturama est donc un diagnostic extrêmement pessimiste sur l’état de tension auquel est parvenu la jeunesse et donc avec elle toute la société française. À cet égard, l’actualité lui a plus que donné raison en transformant ce qui relevait de la fiction quasi-parabolique en actualité brute. Néanmoins, on l’a vu, le film s’adosse à un certain nombre de croyances qui en font aussi la limite et rendent parfois son discours inactuel.

    Ou peut-être utopique. Si la jeunesse existe encore comme entité, ce n’est plus positivement comme corps un, capable d’agir, mais négativement : comme corps malade. La seule force qui unisse tous les jeunes, c’est le trouble produit par le vide idéologique. Or, ce désarroi, il n’est pas sûr que le film le cerne complètement. Ou peut-être est-ce sciemment qu’il décide de maintenir l’hypothèse d’un corps un, par la fiction (fût-elle désespérée), dans un geste utopique.

    Quoi qu’il en soit, l’Histoire a rattrapé et devancé la fiction, exhibant, au cœur du film comme dans tout le cinéma français, l’image manquante du présent : une image fidèle, c’est-à-dire capable d’en saisir la complexité, sans nécessairement renoncer à la fiction. Une image qui manque ici comme elle manque ailleurs et qui pallie (provisoirement ?) le vide politique. Sans combler ce vide, Nocturama s’aventure néanmoins sur un terrain où peu d’autres sont allés et il contribue sans aucun doute à dresser une cartographie du monde présent.

    [EDITÉ : pas de lien ;-)]

    • Merci pour cette réponse intéressante. J’en parlais hier encore et même s’il ne m’a pas plu, j’aime le fait que Nocturama fait débattre et soulève beaucoup de réaction. je pense que vous avez parfaitement cerné ce que Bonello voulait dire (d’après ce qu’il a pu nous confier lors de la projection), notamment sur les motivations désespérées des personnages du film et cette vision très crue et directe de la jeunesse actuelle, en tant qu’entité comme vous dites.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s