[CRITIQUE] Cézanne et Moi, de Danièle Thompson

cezanneetmoi

De beaux décors, des costumes d’époque et un duo d’acteurs reconnus pour leurs talents : le film de Danièle Thompson frôle la perfection au premier coup d’œil… la perfection académique au second. Cézanne Et Moi propose le face-à-face de deux Guillaume pour le prix d’un, qui dissèquent les souvenirs d’une amitié d’artistes, avec la solennité poussiéreuse de la scène bobo française. Sans charme, ni intérêt autre que la performance et l’exercice de style, Cézanne Et Moi évoque les arts, la culture et les amours comme on discute de la pluie et du beau temps, avec un détachement peu convaincant duquel filtre la prétention d’acteurs qui s’imaginent déjà avec une récompense dorée à la main dans quelques mois. C’est l’impression que j’ai eu, en tout cas.

Le pitch : Ils s’aimaient comme on aime à treize ans : révoltes, curiosité, espoirs, doutes, filles, rêves de gloires, ils partageaient tout. Paul est riche. Emile est pauvre. Ils quittent Aix, « montent » à Paris, pénètrent dans l’intimité de ceux de Montmartre et des Batignolles. Tous hantent les mêmes lieux, dorment avec les mêmes femmes, crachent sur les bourgeois qui le leur rendent bien, se baignent nus, crèvent de faim puis mangent trop, boivent de l’absinthe, dessinent le jour des modèles qu’ils caressent la nuit, font trente heures de train pour un coucher de soleil… Aujourd’hui Paul est peintre. Emile est écrivain. La gloire est passée sans regarder Paul. Emile lui a tout : la renommée, l’argent une femme parfaite que Paul a aimé avant lui. Ils se jugent, s’admirent, s’affrontent. Ils se perdent, se retrouvent, comme un couple qui n’arrive pas à cesser de s’aimer.

À l’origine, Cézanne et Moi narre une histoire d’amitié qui a traversé les âges, entre deux artistes fondamentaux du 19e siècle et de la culture française, à savoir le peintre Paul Cézanne et l’écrivain Emile Zola. L’un connu la gloire de son vivant, tandis que l’autre vit son art méprisé autant que son personnage à la même époque. Le film de Danièle Thompson (Fauteuils d’Orchestre, Le Code a Changé, Des Gens Qui S’embrassent…) revient sur ces années fondatrices, marquées par une France en plein changement et hantées la fougue compétitrice et dévorante de ces deux hommes.
En toute honnêteté, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre devant Cézanne et Moi, au-delà d’ambiances calfeutrées, d’échanges brillants entre deux toiles et un écrit, le tout saupoudré d’une redécouverte du gai Paris à son époque bohème, mettant en scène deux grands esprits de leur époque. Grosso modo.

Malheureusement, dès les premières minutes, le film de Danièle Thompson pose le décor : poussiéreux, emprunté et tout dans l’effort de la performance. Entrent en scène Guillaume Gallienne et Guillaume Canet, maquillés et vieillis pour leurs rôles, prêts à poser leurs tripes sur la table. Ah oui, ils sont excellents, ces deux Guillaume, mais coté finesse, on repassera, car avec de si gros sabots, difficile de ne pas voir le jeu d’acteur et d’oublier l’impression d’être au théâtre dès qu’ils ouvrent la bouche. Danièle Thompson n’hésite pas à forcer le trait : Cézanne et Moi évolue entre les échanges sans âme de ses deux personnages principaux qui égrainent le souvenir d’une amitié d’enfance qui a longtemps disparue à l’âge adulte, pour se transformer en face-à-face épisodiques et inégaux, entre rancœur, mépris et beaucoup de suffisance. Le film se traîne, tricote autour de ses sujets, disserte sur l’amour, l’art et la vie avec beaucoup de hauteur et ne parvient jamais à imprégner ses protagonistes des émotions qu’ils balayent. On s’ennuie ferme devant ce qui ressemble de plus en plus à de la démonstration de style, aussi bien au niveau des acteurs que de la réalisation. À l’arrivée, Cézanne Et Moi dresse des portraits peu attrayants de ces héros, dont le lien s’effrite trop facilement. Si l’approche est probablement réaliste, cela ne les rend pas attachants pour un sou, que ce soit en tant qu’homme ou artiste. D’ailleurs, difficile parfois d’y retrouver l’art, pourtant au centre de leur relation, qu’il soit littéraire ou plastique, car à part en voir un grattouiller une toile et l’autre jouer de la plume de temps à autre, Cézanne Et Moi aurait pu tout aussi bien raconter l’histoire de Pierre, Paul ou Jacques sans aucun trouble.

En effet, Cézanne Et Moi mise gros sur les apparences. Danièle Thompson soigne méticuleusement l’ensemble, des décors provençaux tout droit sortis du 19e siècle aux costumes d’époque, le film nous plonge dans son ambiance en recréant un cadre authentique, rappelant avec justesse les inspirations impressionnistes de Cézanne, avec ses couleurs chaudes et les paysages confus du Sud. Certaines compositions semblent directement sorties d’une toile tant le film est élégant, avec des accents poétiques qui collent si bien à son univers… Oui : la mise en scène est léchée et impeccable, si bien que la réalisatrice en devient presque académique tant rien ne dépasse. En même temps, sans remettre en cause les qualités de réalisatrice de Danièle Thompson, avec deux acteurs principaux qui sont déjà passés derrière la caméra, il n’y avait pas d’excuse possible.
Pourtant, devant tant de perfection, Cézanne et Moi pèse lourd et devient presque indigeste. Toute cette précision annihile l’effervescence de l’époque, la furie de Cézanne et les éclats amoureux de leurs rencontres, pour ne laisser qu’un ensemble très froid où deux grands Guillaume s’affrontent avec une force trop appuyée, si bien que je me demande si tout cela ne sert pas juste à masquer une aspiration dévorante, celle qui prend la forme d’un trophée rectangulaire et doré que l’on reçoit en début d’année au cours d’une cérémonie aussi pompeuse que ce film… Si Cézanne et Moi se rêvait belle époque bohème teintée de restes de l’élégance dandy, il fleure finalement l’esprit bobo du branchouille et parfois condescendant, qui se la joue un brin d’herbe aux lèvres, le cheveux filasse au vent et au nœud pap’ savamment assorti. Le cliché, donc.

Au casting justement, vous l’aurez compris, Guillaume Canet (The Program, La Prochaine Fois Je Viserai Le Cœur, Jappeloup…) et Guillaume Gallienne – de la Comédie Française – (Éperdument, Yves Saint Laurent, Les Garçons et Guillaume, À Table !…) règnent sur le film : le premier engoncé dans une performance peu sincère, le second se débat avec un accent du Sud aléatoire mais relève le défi avec une certaine aisance. À leurs cotés vivotent une flopée de seconds couteaux qui viennent alourdir l’ambiance ronflante du film, interprétant des grands noms de la même époque à peine cités (Guy De Maupassant, Edouard Manet, Camille Pissaro, Auguste Renoir…), tandis que Sabine Azéma (Aimer, Boire et Chanter, Cosmos…) et Isabelle Candelier (Fatima, Toute Première Fois…) égayent vaguement l’ensemble, là où Alice Pol (Un Plus Une, Joséphine…) est à peine convaincante. Seule bouffée de fraîcheur, l’intemporelle et élégante Déborah François (Maestro, Populaire, Les Tribulations d’Une Caissière…) apporte un peu de sincérité et de vraie beauté dans cette chorale guindée.

En conclusion, Danièle Thompson livre un film qui avait tout pour être passionnant, à travers l’amitié peu ordinaire entre Emile Zola et Paul Cézanne. Pourtant, malgré un ensemble visuellement très beau, des acteurs talentueux et une mise en scène millimétrée, Cézanne et Moi m’a déçu par sa lourdeur, ses longueurs et surtout l’impression d’y voir une démonstration plus qu’un film, motivée par l’espoir -probablement non vain- d’une prochaine sélection aux Césars. Résultat, le manque d’émotion est palpable et la magie ne prend pas. À éviter.

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