[CRITIQUE] Polina, Danser Sa Vie, de Valérie Müller et Angelin Preljocaj

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Si la danse est au centre du film, Valérie Müller et Angelin Preljocaj relève un pari difficile en mettant l’émotion au premier plan. Polina, Danser Sa Vie est un film complexe, aux apparences léthargiques, mais qui parvient pourtant à illustrer avec brio le conflit psychologique de son personnage, façonnée à la dure par la danse classique et attirée par la liberté expressive de la danse contemporaine. Entre renaissance et passion, Polina, Danser Sa Vie tisse une histoire délicate et prenante, faisant de ses imperfections un témoignage sensible et empreint d’une force de caractère indomptable.

Le pitch : Russie, dans les années 90. Portée depuis l’enfance par la rigueur et l’exigence du professeur Bojinski, Polina est une danseuse classique prometteuse. Alors qu’elle s’apprête à intégrer le prestigieux ballet du Bolchoï, elle assiste à un spectacle de danse contemporaine qui la bouleverse profondément. C’est un choc artistique qui fait vaciller tout ce en quoi elle croyait. Elle décide de tout quitter et rejoint Aix-en-Provence pour travailler avec la talentueuse chorégraphe Liria Elsaj et tenter de trouver sa propre voie.

Adapté de la bande-dessinée Polina, doublement récompensé en 2012 par le Prix des Libraires de Bande Dessinée et le Grand Prix de la Critique, le film Polina, Danser Sa Vie n’est pas uniquement un film de danse. Ici, il n’y pas de compétition de danseurs ou de choc de cultures artistiques et romantiques à la Sexy Dance. Le film de Valérie Müller (Les Hommes S’en Souviendront, Le Monde de Fred…) et Angelin Preljocaj ne parle pas de danse mais d’une jeune danseuse, russe, destinée à une carrière de ballerine et façonnée depuis l’enfance à la rigueur de la barre, qui décide soudain de se lancer dans la danse classique.
Là où des films comme Save The Last Dance, par exemple, survolait le changement de style pour se focaliser sur de la romance sucrée, le film Polina est bien plus terre-à-terre. En effet, ce qu’il faut comprendre ou savoir avant de voir Polina, c’est que la danse classique et la danse contemporaine ne sont pas uniquement deux styles différents, mais surtout deux styles opposés. Si l’un demande la dissimulation de l’effort et de la moindre émotion pour ne laisser entrevoir que la beauté du mouvement et de la chorégraphie, l’autre est à fleur de peau, libre et ouvert. Le film Polina souligne ces différences à travers une héroïne qui a appris depuis l’enfance à refouler le moindre sentiment. C’est à partir de là que Valérie Müller et Angelin Preljocaj partent à la découverte d’une Russie cocoonnée dans les années 90, à travers le quotidien rude de Polina, jeune danseuse issue d’un milieu modeste, oscillant entre la fierté de ses parents et le regard exigeant de son professeur.

polina5Polina se divise en deux parties bien distincts, l’une narrant la vie imposée à Polina, l’autre tissant la vie que cette dernière finit par se choisir. La danse contemporaine devient une première étape pour l’héroïne qui va petit à petit se redécouvrir, tester ses limites, voir le monde de ses propres yeux, à travers un passage à l’âge adulte semé d’embûches qui va la pousser dans ses retranchements. Valérie Müller et Angelin Preljocaj n’ont pas choisi la facilité mais s’appliquent à capter l’émotion, même la plus enfouie. En effet, derrière l’apparente froideur de l’héroïne, il y a une remise en question constante et frustration palpable et émouvante qui bout en surface. J’ai parfois eu envie d’entrer dans le film pour secouer Polina, mais les réalisatrices ont su parfaitement comprendre et illustrer le parcours de cette jeune danseuse qui doit enrayer des années de mécanisme imprimés en elle depuis l’enfance, avant de pouvoir enfin commencer à être elle-même. L’histoire utilise brillamment cette dualité, créant des paradoxes cruciaux, entre une Polina enfant qui s’éclate en dansant dans la neige et une Polina adulte qui, au moment de faire de l’improvisation, se retrouve dans le classicisme du ballet. Le chemin est long et complexe, mais quel passage à l’âge adulte ne l’est pas, finalement ?

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Malheureusement, si l’approche est, à mon sens, bien vue, cela rend le film parfois apathique. Certains pourraient reprocher à l’héroïne d’être aussi mutique, d’autres pourraient penser que le film est un cliché russe sur pattes (ce qui est possible), mais je pense que Valérie Müller et Angelin Preljocaj ont bien saisi la lutte intérieure que vit le personnage principal pendant tout le film, ainsi que sa confusion d’élève modèle face à la notion d’échec et au monde « réel ». Peut-être aurait-il fallu passer moins de temps sur la première partie du film, qui s’étire longtemps avant d’amorcer le virage artistique de Polina ? De même, la seconde partie du film présente certains problèmes de lecture, notamment lorsque Polina voyage en Europe, il est difficile de suivre et de comprendre ses nombreux allers-retours, ou de la situer dans le temps. Polina grandit vite sous nos yeux et paradoxalement, le personnage murit très (trop) lentement.
Enfin, bien que le film relate le parcours d’une danseuse, les scènes de danse se font rares. Là où un film comme La Danseuse parvenait à maintenir entre l’histoire et les scènes de danse fantastiques, Valérie Müller et Angelin Preljocaj mettent l’art au dernier plan, réservant leurs billes pour le final, magnifique, mais tardif, teasant entre-temps des moments de danse qui auraient mérités des plans plus larges pour être appréciés. Dommage, car si le film insiste sur la rigueur et le travail constant des danseurs, il ne rend finalement pas ou peu hommage aux fruits de leurs efforts.

Au casting, Anastasia Shevtsova a la lourde tâche d’interpréter un personnage souvent inexpressif mais l’actrice relève le défi avec brio, en réussissant à humaniser son personnage à travers une fragilité discrète dans son jeu et son regard. Sans cela, le film serait complètement tombé à plat. A l’affiche également, Juliette Binoche (Ma Loute, Sils Maria, Godzilla…), impeccable en chorégraphe, et Niels Schneider (Une Rencontre, Gemma Bovery…), un peu survolé mais nécessaire.
A noter également, la performance de Veronika Zhovnytska, qui incarne Polina enfant.

En conclusion, à la fois intéressant et délicat, Polina, Danser Sa Vie retranscrit bien l’exigence et la beauté de la danse classique, ainsi que la difficulté de son héroïne à sortir de ce « formatage » pour trouver sa voie. Valérie Müller et Angelin Preljocaj proposent un univers particulier qui pourrait désarçonner, mais en y regardant de plus près, le film repose sur des émotions aussi fortes que discrètes, abordées en filigrane et pourtant perceptibles. A voir.

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