[CRITIQUE] Moonlight, de Barry Jenkins

Douloureusement juste et incroyablement sensible, Moonlight offre un parcours percutant en trois chapitres. Entre frustration et pudeur, Barry Jenkins trouve la bonne approche pour raconter l’évolution de son personnage en plein quête d’identité et repères, à travers un traitement aux non-dits explicites et subtils. Moonlight ose la différence dans la réalisation et le ton, déroute en évitant les clichés et les étiquettes, mais reste un petit bijou à l’état brut : imparfait et superbe à la fois.

Le pitch : Après avoir grandi dans un quartier difficile de Miami, Chiron, un jeune homme tente de trouver sa place dans le monde. Moonlight évoque son parcours, de l’enfance à l’âge adulte.

Adapté d’une pièce de théâtre née dans une école d’art dramatique, MoonlightGolden Globes du Meilleur Film Dramatique et nommé aux Oscars dans 8 catégories dont Meilleur Film et Meilleur réalisateur – suit la crise identitaire de son personnage dans un triptyque nourrit par des émotions aussi puissantes qu’authentiques. Barry Jenkins dépeint un parcours fébrile et sensible, en retraçant l’histoire d’un jeune garçon Noir, bousculé entre un milieu violent, une mère toxico et le rejet des autres. Pas facile de parler d’homosexualité dans un milieu aussi urbain et masculin, surtout lorsque le sujet s’inscrit dans une communauté Noire et ça, Barry Jenkins l’a bien compris.

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Dès le départ, Barry Jenkins colle au traitement original de la pièce qui découpe l’histoire en trois chapitres, décrivant un passage crucial à chaque étape (l’enfant, l’adolescent, l’adulte). Le point fort du film, c’est qu’il dresse un tableau accessible, mais surtout neutre. Si Moonlight sait nous plonger dans la réalité brutale de son univers dès les premières minutes, il laisse au spectateur le soin de découvrir le film au rythme du personnage principal. De l’incompréhension jusqu’à l’espoir de s’accepter un jour, la route est longue et Moonlight transpose avec justesse la bataille intérieure que vit et subit son personnage, en parallèle avec un quotidien déjà compliqué. En effet, le film ne cherche pas à en faire des tonnes ou à revendiquer quoique ce soit. Ici il n’est pas question d’égalité, de droit civique, ni même de tolérance : le film de Barry Jenkins scrute la psyché de son protagoniste, réussissant à exprimer sa construction et sa constante remise en question à travers ce qui l’entoure : le regard des autres, ses proches qui se font de plus en plus rares au fur et à mesure que le film avance et surtout son quotidien, également de plus en plus sombre.

Barry Jenkins n’a peut-être pas choisi le contexte le plus évident, ni le traitement le plus simple d’ailleurs, pour évoquer l’homosexualité, mais c’est justement cette approche qui rend l’histoire plus touchante et plus sincère. Si l’avis des autres est toujours un élément-clé des films de ce genre, Moonlight s’intéresse surtout au regard que pose le héros sur sa propre condition à travers un traitement habile qui focalise dans un premier temps l’attention du spectateur sur les apparences, avant que celles-ci deviennent finalement un miroir émotionnel révélant ce que traverse le héros, en secret. On est loin du film à sensations qui en font des caisses sur les mœurs des uns et des autres, Moonlight narre une histoire bouleversante et nécessaire, qui approche son sujet avec subtilité et intelligence alors que le film traverse des émotions difficiles sur fond de parcours initiatique, à travers un discours apolitique et surtout centré sur l’humain. Barry Jenkins rappelle finalement qu’avant le fameux « coming out » et le jugement extérieur, il y a surtout un long chemin d’acceptation de soi et Moonlight en saisit toute la complexité avec finesse.

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Malgré tous ces bons points, Moonlight montrent quelques failles. En sortant des sentiers battus, Barry Jenkins prend des risques. Si j’ai apprécié le film, je pense qu’il ne sera pas forcément accessible ou compréhensible en termes d’intention. Le découpage en trois chapitres est parfois abrupt, faisant disparaître des personnages en cours de route, tandis que le traitement narratif repose essentiellement sur des non-dits. Cependant, la réalisation est superbe et sans artifice, Barry Jenkins a su rendre sa caméra discrète pour laisser suffisamment d’espace pour laisser ses personnages et leurs tourments s’exprimer en images. Du coup, certaines scènes à l’apparence anodine deviennent soudainement des instants clé qui restent photographiés en mémoire (toutes les scènes tournées à plages, de jour comme de nuit d’ailleurs…).
Mais ce qui m’a le plus laissé sur ma faim, c’est après un parcours finalement très sombre et douloureux, Moonlight refuse de soulager son public en proposant une conclusion ambiguë, pour ne pas dire incomplet, ce qui laisse planer un doute assez frustrant.

Au casting : un personnage, trois acteurs. Alex R. Hibbert, Ashton Sander et Trevante Rhodes se succèdent pour interpréter Chiron et tous parviennent à saisir la complexité particulière de leurs chapitres, même si c’est finalement sur Trevante Rhodes que se reposent tous les espoirs du film. Autour d’eux, Mahershala Ali (Luke Cage, Free State Of Jones, Hunger Games…) – nommé aux Oscars dans la catégorie Meilleur acteur dans un second rôle – tord le cou aux préjugés en jouant aux pères de substitution, Naomi Harris (Un Traître Idéal, 007 Spectre…) – nommée aux Oscars dans la catégorie Meilleur actrice dans un second rôle -retrouve un peu de la fougue qui lui manquait depuis Mandela : Un Long Chemin vers la Liberté et Janelle Monae ne passe pas inaperçue et apporte un peu de douceur.

En conclusion, Barry Jenkins dresse un univers brutal et violent pour mieux mettre en exergue le parcours douloureux et formateur de son personnage. Juste et fébrile, Moonlight affronte le doute et le rejet avec une sensibilité sans mélo, porté par une mise en scène aussi discrète qu’éloquente. Voilà un concurrent sérieux qui pourrait bien créer la surprise aux Oscars, qui sait ? À voir absolument.

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