[CRITIQUE] American Honey, d’Andrea Arnold

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Solaire, insolent et marginal, Andrea Arnold transforme un road-trip improvisé en une observation à cœur ouvert d’une jeunesse insouciante et parfois indécente, entre amours perturbées et absences de repères. Habité par des personnages à vif, American Honey livre une histoire sans fioriture et porté par une sincérité criarde, parfois dérangeante mais profondément marquée par la férocité de ses émotions, entre envie de liberté et fuite en avant. Un peu long, certes, mais étonnamment lumineux, abouti et captivant.

Le pitch : Star, 17 ans, croise le chemin de Jake et sa bande. Sillonant le midwest à bord d’un van, ils vivent de vente en porte à porte. En rupture totale avec sa famille, elle s’embarque dans l’aventure. Ce road-trip, ponctué de rencontres, fêtes et arnaques lui apporte ce qu’elle cherche depuis toujours: la liberté ! Jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Jake, aussi charismatique que dangereux….

Autant vous le dire d’entrée de jeu : Andrea Arnold est en (très) grande partie responsable de mon crush pour Michael Fassbender, qu’elle a dirigé dans le fébrile et nerveux Fish Tank (2009). Mais si elle a su prouver que l’acteur était l’homme à avoir dans sa cuisine pour le petit déjeuner (ou sur son canap’ pour une soirée télé…), ce n’était pas vraiment le héros du film. Déjà, la réalisatrice s’intéressait à ces destins désenchantés et ordinaires, mais pourtant pétris de rêve et d’espoir que l’on voit rarement au cinéma, sauf quand il s’agit de narrer des happy-ends. Après le court-métrage Wasp récompensé aux Oscars 2005, Andrea Arnold hante le Festival de Cannes, duquel elle repartira avec le Prix du Jury en 2006 pour Red Road, en 2009 pour Fish Tank et en 2016 pour, justement, American Honey.

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Je sais, 2h45, c’est long, surtout pour une histoire qui n’a rien d’un blockbuster ou d’un film d’action qui promet des rebondissement de folie à chaque instant. Et pourtant, American Honey conquiert en douceur, malgré son caractère abrupt et au départ repoussant, alors qu’il met la lumière sur le genre de personnages qu’on regarderait probablement d’un œil plein de jugement si on les croisait dans la rue. Andrea Arnold aime cultiver le mauvais genre « white trash » et après la teigneuse Mia dans Fish Tank, American Honey présente Star, une jeune femme issue d’un milieu défavorisé et d’une famille explosée qui décide tout quitter sur un coup de tête.
Sa rencontre avec un groupe de vendeurs en porte-à-porte va lui faire découvrir la liberté et l’insouciance, à travers un périple où vont se mêler défiance naturelle, amitiés instantanées et amours instables.
La force d’American Honey, c’est cette force vive et incontrôlable qui traverse le film et lui donne une énergie contagieuse, entre poésie urbaine brute et résonances dramatiques profondes enfouies sous une effervescence débridée. Des blessures passées, Andrea Arnold y puise un besoin de liberté puissant qu’elle explore à chaque minute, atteignant souvent les limites du raisonnable pour mieux imager les dérives de cette jeunesse en roue libre, qui vit selon ses propres codes et en marge d’une société organisée. Le film savoure ses instants précieux, jouant avec nos nerfs sans crier gare en osant franchir la limite avant de revenir sur ses pas tel un chat échaudé par cet apprentissage de la vie aussi nécessaire que sans pincettes.

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Quiconque ayant déjà vécu, ne serait-ce que le temps d’une parenthèse, une période où l’existence ne semble avoir aucune frontière se retrouvera dans American Honey. Au-delà du quotidien de ses personnages, le film dépeint des portraits désenchantés aux sourires enjôleurs qui sont portés comme des masques, dopés par une vie sans lendemain mais croquée à pleines dents. Certes, je regrette un peu qu’Andrea Arnold n’ait pas approfondi certains personnages secondaires, mais en se focalisant sur Star, la réalisatrice évite de s’éparpiller, cristallisant une période charnière dans la réalisation de cette jeune femme, à travers ses choix et un viseur sans point d’horizon. D’ailleurs, cela peut paraître étonnant vu la durée du film : oui, le film dure près de trois heures, et pourtant Andrea Arnold n’en gâche pas une minute. Derrière un format d’image original en 4/3, le film est baigné de lumière, aussi bien pour réchauffer la photographie que ses personnages, trimbalés dans des no-man’s land américains. Finalement le but n’est pas de nous emmener d’un point A à un point B mais d’observer une réalisation naître, ce moment clé dans la vie de tout individu où il se construit, un moment qui, en fait, est intangible et constitué d’innombrables petits instants qui forgent une personne. En effet, malgré son effervescence, le rêve d’American Honey ne dure pas longtemps. Derrière une évanescence feinte, le film se bute souvent à une réalité bien ancrée et inexorable, qui filtre à travers la relation destructrice entre Star et Jake (Shia LaBeouf), rappelant le caractère finalement fuyant de ses personnages. Un constat amer qui détonne avec l’apparente légèreté du film, lui conférant un éclat incandescent et surtout indélébile.

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Au casting, si Sasha Lane mène la danse, son personnage se construit surtout à travers ses rencontres, aidant le public a accepté l’actrice et le personnage, pourtant peu plaisants au début du film. En effet, Andrea Arnold « ressuscite » Shia LaBeouf (Fury, Des Homes Sans Loi…), oublié (ou moqué) depuis ses frasques post-Nymphomaniac, lui offrant un rôle complexe et intéressant, tandis qu’à ses cotés Riley Keough (Mad Max: Fury Road, The Girlfriend Experience…) tire les ficelles. Autour d’eux, un ensemble d’acteurs certes relégués aux seconds plans mais qui participent à rendre American Honey un curieux mélange à la fois festif et mélancolique.

En conclusion, Andrea Arnold livre un road trip singulier, intime et captivant qui, malgré sa longueur, explore avec justesse les errances de son personnage, entre amours destructrices et soif débridée de liberté. American Honey joue avec les limites, flirte avec l’indécence et cristallise avec brio la nécessité de voler de ses propres ailes, quitte à tomber de haut, pour mieux se connaître. À voir !

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