[COUP DE CŒUR] Miss Sloane, de John Madden

Les films sur la politique et le lobbying, c’est un peu comme les films sur la bourse et Wall Street : c’est compliqué, mais ça a l’air important, et si c’est bien joué avec un twist à la fin, alors pourquoi pas. Miss Sloane repose sur les mêmes rouages et John Madden épice l’ensemble avec une femme de poigne en tête d’affiche, offrant une Jessica Chastain aussi sublime que glaçante, dans un thriller haletant entre magouilles et morales mises à mal. Une lutte de pouvoirs vertigineuse et prenante à ne pas manquer !

Le pitch : Elizabeth Sloane est une femme d’influence brillante et sans scrupules qui opère dans les coulisses de Washington. Face au plus grand défi de sa carrière, elle va redoubler de manigances et manipulations pour atteindre une victoire qui pourrait s’avérer éclatante. Mais les méthodes dont elle use pour parvenir à ses fins menacent à la fois sa carrière et ses proches. Miss Sloane pourrait bien avoir enfin trouvé un adversaire à sa taille.

Après Indian Palace et Indian Palace – Suite Royale, John Madden (Shakespeare in Love…) change de registre et retrouve Jessica Chastain, l’actrice qu’il a pratiquement lancé dans L’Affaire Rachel Singer (2010). Un clin d’œil plutôt amusant, puisque Miss Sloane retrouver la noirceur et la tension du film précédent, dans un thriller politique aux ressorts diaboliques. L’essentiel du film repose sur le personnage principal que John Madden décortique dans les moindres détails, dressant le portrait d’une femme implacable, intransigeante et dont le manque de considération pour ses pairs rend fascinante. Tandis que le film nage dans les eaux troubles de la politique, Miss Sloane nous embarque dans une bataille au sujet controversé et déclare une guerre ouverte, plaçant son héroïne certes du « bon coté » de la barrière mais prête à tous pour gagner. John Madden illustre l’adage du loup dans la bergerie en introduisant son personnage dans un environnement sain, avant d’observer ce même environnement lentement dégénérer à son contact.

À travers une mise en scène mordante, John Madden ne relâche jamais la pression, créant une tension étouffante et en même temps captivante, parvenant à tant nous prendre à son jeu qu’on ne réalise même pas le piège béant qui nous est tendu. Brillant et entraînant, Miss Sloane scrute les rouages de la politique, grâce à des rebondissements chocs et des échanges aussi verbeux que musclés, positionnant l’intrigue bien au-delà des véritables enjeux pour la transformer en lutte de pouvoirs et d’égos froissés. Le film atteint sans effort ses deux objectifs : d’un coté, John Madden inscrit une héroïne dans un monde masculin sans recourir aux facilités classiques, offrant ainsi un personnage fort et presque immoral, aussi détestable que parfois admirable ; de l’autre, alors que la politique peut parfois être un sujet repoussant au cinéma, Miss Sloane l’aborde sans esbroufe (et sans caméo stupide comme dans The Big Short…) et à travers un sujet parlant pour un large public, ainsi qu’une approche pour le moins intéresante.

En effet, John Madden livre un film prenant, entre jeux de pouvoirs et moralités défaillantes, qui rappellent à juste titre le concept de la série Scandal, par exemple, similaire à cause de leurs sujets et personnages similaires. Pourtant, là où le show de Shonda Rhimes s’étire autour des états d’âme de son héroïne, Miss Sloane va droit au but et jette les pincettes aux oubliettes. En effet, au-delà du contexte, c’est surtout le personnage principal de Miss Sloane qui rend l’ensemble fascinant : redoutable et sans limite, l’héroïne cristallise le pouvoir sous sa forme la plus primaire, à la fois vorace et aveugle. Le réalisateur a la bonne idée de ne pas s’enfermer dans un traitement attendu et transpose avec brio ce personnage charismatique dans un environnement neutre pour mieux observer son évolution et la profondeur avec laquelle sa mentalité est totalement vrillée. C’est justement ce parti pris qui rend l’ensemble aussi attrayant, laissant le soin au public de se faire son propre avis, néanmoins branlant face au charisme incroyable de l’actrice principale.

Mais finalement, le coup de maître de John Madden est d’avoir su détourner notre attention en se focalisant sur son personnage principale pour mieux arriver à ses fins. À l’instar des médias et de l’opinion publique qu’il accuse dans son film, Miss Sloane agit tel un tour de passe-passe bien rodé ou l’art de noyer le poisson en donnant à la foule le scandale bien juteux qu’il attendait. Qu’est-ce que la politique sinon une façon de détourner le regard des gens pour mieux agir en douce ? Miss Sloane fait brillamment écho à la politique moderne, même avec un sujet aussi américain que le port d’armes à feu, puisque les agissements de Miss Sloane et même sa conclusion font bien trop souvent penser aux politiciens de tous poils : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! Si la narration relève visiblement de la fiction et reste pas mal romancée, Miss Sloane est une virée troublante et maîtrisée, qui fait tout pour nous séduire en s’étalant dans un univers glamour et presque tentant. La pilule passe toute seule, donnant presque envie de faire partie de ce monde d’artifice, où la monnaie d’échange se compte en âmes damnées.

Au casting, John Madden retrouve Jessica Chastain (Le Chasseur et la Reine des Glaces, Seul Sur Mars, Crimson Peak…), impériale et effroyablement fascinante. À ses cotés, Gugu Mbatha-Raw (Free State Of Jones, Jupiter : Le Destin de l’Univers…) est parfaite en alter ego innocent, Mark Strong (Kingsman : Services Secrets, Avant d’Aller Dormir…) joue les observateurs du juste-milieu, tandis que Michael Stuhlbarg (Doctor Strange…), Alison Pill (The Newsroom, Snowpiercer…) et Sam Waterson (Grace et Frankie…) sont de valeureux soldats dans cet échiquier géant. À l’affiche également, John Lithgow (Mr. Wolff…) qui fait toujours plaisir à voir et Jake Lacy (Célibataire, Mode d’Emploi…) qui a pris du muscle (pour l’occasion ?).

En conclusion, prenant et glaçant, Miss Sloane cristallise le monde de la politique actuelle, qui se résume justement à un jeu de dupes à grande échelle, entre guerres de pouvoir et d’égo bien éloignés des sujets qui touchent de près le peuple. John Madden instrumentalise Jessica Chastain : amorale, puissante et redoutable dans un thriller réussi où le pouvoir l’emporte sur la cause, tandis que le film illustre parfaitement à quel point nous, les gens normaux, ne sommes que des pions. À voir absolument.

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