[CRITIQUE] Corporate, de Nicolas Silhol

Le pitch : Emilie Tesson-Hansen est une jeune et brillante responsable des Ressources Humaines, une « killeuse ». Suite à un drame dans son entreprise, une enquête est ouverte. Elle se retrouve en première ligne. Elle doit faire face à la pression de l’inspectrice du travail, mais aussi à sa hiérarchie qui menace de se retourner contre elle. Emilie est bien décidée à sauver sa peau. Jusqu’où restera-t-elle corporate ?

J’ai toujours un intérêt particulier pour les films qui dépeignent la vie en entreprise, notamment parce que, personnellement, c’est un monde que je connais bien. Si le récent Maman A Tort était resté en surface dans une dramédie gentillette, le film de Nicolas Silhol vise juste avec Corporate, ou l’envers du décor RH. D’entrée de jeu le film précise que si les personnages sont fictifs, les méthodes de management sont bien réelles – et d’expérience, je confirme. Dans le cadre d’une grande entreprise, Corporate observe le monde des Ressources Humaines dans son aspect le plus inhumain, replaçant avec efficacité l’une des ambitions prioritaires – et pourtant la moins avouée – de ce métier : l’intérêt de l’entreprise (gagner plus en dépensant moins). Entre pressions et méthodes à la limite du tolérable, le film de Nicolas Silhol dépeint des portraits et situations réalistes, avec le détachement nécessaire pour laisser ses propos faire mouche. Corporate utilise un drame puissant pour creuser la faille d’un système connu de tous mais toujours très tabou, dénonçant les techniques abusives d’élagage de certaines entreprises et le harcèlement moral.

Si on a l’habitude de voir ce genre du films du point de vue des salariés, Nicolas Silhol choisit de côtoyer l’autre coté de la barrière et de traiter son histoire du point de vue de l’entreprise. Le coté froid et détaché du film attise la gène et l’horreur qui s’étale sur l’écran, à travers des personnages écrits avec justesse qui ne font finalement « que » leur travail. Bien que le film termine par proposer une héroïne en pleine mutation (psychologique) très optimiste, Corporate tape là où ça fait mal, replaçant dans son film la réalité du terme « Ressources Humaines » finalement bien loin de l’humain en tant que tel – « ressources », c’est quand même plus joli que « moyens ».

Ce que j’ai aimé finalement, c’est la simplicité avec laquelle le film explore son sujet, sans jamais céder au discours prolétaire et facile, préférant se focaliser sur cet accès presque privilégié de l’univers de la Direction (celle avec un grand D) et surtout des cerveaux qui y résident afin de découvrir leur point de vue. Si le ton reste froid, c’est pour mieux capter l’aspect détaché et réfléchi du sujet, créant un attrait presque pervers pour le film, grâce à son approche finalement inédite et réaliste. On aurait presque envie d’apprécier ces personnages si convaincus par leurs tâches ou en pleine prise de conscience, Corporate laisse suffisamment d’espace pour dénoncer et expliquer, sans juger quoique ce soit, afin que le public puisse se faire sa propre opinion. C’est justement cette liberté qui rend le film aussi convaincant qu’intéressant – potentiellement à montrer à de vrais dirigeants d’entreprise et responsables RH, d’ailleurs. En effet, si le film a tendance à justifier l’entreprise et ses personnages, Nicolas Silhol offre un point d’équilibre en abordant le sujet de l’Inspection du Travail, offrant ainsi une voix et une pointe d’humanité dans un ensemble finalement porté par une guerre d’égo et de pouvoir en mépris total face à la détresse et à l’intérêt des salariés.

Je pense que nombreux seront les RH qui auront le poil hérissé face à ce film mais finalement, Corporate ne fait que dénoncer des faits existants et si le réalisateur choisit un point de départ extrême avec le suicide d’un salarié, c’est terrible à dire mais le film dépeint des agissements plutôt « propres », sans forcément s’attarder sur la cruauté du harcèlement moral en amont. Objectivement, le film ne tape pas sur le métier RH, mais sur ces systèmes d’élagage bien ficelés – bien qu’à un moment donné, il faut bien une main volontaire pour maintenir l’épée de Damoclès au-dessus de la tête des malheureuses cibles. Corporate pose de vraies questions : à quel moment perd-on de vue l’intérêt humain au profit de celui d’une entreprise ? Quel genre de personne faut-il être pour occuper ou accepter de tels postes ?

Au casting : je trouve souvent Céline Sallette (La French, Saint-Amour…) trop impassible, mais dans ce rôle, cela sied au personnage en pleine mutation dans le film. Face à elle, Lambert Wilson (Telle Mère, Telle Fille, La Vache…) excelle en DRH implacable et Violaine Fumeau (Les Éléphants…) humanise l’ensemble. A l’affiche également, on retrouve Stéphane de Groodt (Paris-Willouby…) et la jeune Alice de Lencquesaing (Réparer Les vivants…).

En conclusion, à la fois nécessaire et intéressant, Corporate pénètre dans un monde fermé et captivant, avec suffisamment de recul pour asseoir son propos et une pointe de volonté optimiste. En effet, malgré le cynisme apparent et ambiant, le film de Nicolas Silhol rêve d’une prise de conscience sur un sujet tabou et pourtant très commun ; le résultat est efficace, direct et mérite d’être vu. À voir, donc.

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