[CRITIQUE] Free Fire, de Ben Wheatley

Entre tirs croisés, ambiance rétro et punchlines, Ben Wheatley s’essaye au règlement de comptes déjanté, sur les traces d’une rencontre délirante entre un Snatch de Guy Ritchie et un Reservoir Dogs de Quentin Tarantino. L’exercice de style est intéressant, surtout pour la mise en scène inventive et le casting impeccable (mention spéciale à Armie Hammer, excellent), mais l’ensemble reste finalement vain et peu maîtrisé. Zéro contexte, pas d’intrigue autre que la fusillade, Free Fire est un saut dans le vide sans parachute : frissons garantis au début, puis une chute libre et interminable. 

Le pitch : Une vente d’armes clandestine doit avoir lieu dans un entrepôt désert. Tous ceux qui y sont associés se retrouvent face à face : deux Irlandais, Justine, l’intermédiaire, et le gang dirigé par Vernon et Ord. Mais rien ne se passe comme prévu et la transaction vire à l’affrontement. C’est désormais chacun pour soi… pour s’en sortir, il va falloir être malin et résistant.

Après l’affolant High Rise (2015), Ben Wheatley délaisse la métaphore sociale déjantée pour un nouveau projet tout aussi azimuté, qu’il a présenté au TIFF 2016. Porté par une ambition de divertissement pur, Free Fire revisite le film de gangsters patibulaires à la sauce seventies pour un affrontement givré. Dans un western citadin en huis-clos, le film réunit ses personnages autour d’un deal qui part en vrille, animé par des personnages à la gâchette facile et à la « coolitude » bienvenue. Véritable exercice de style, l’ensemble a du bon et, sur le papier, en jette.

En effet, Free Fire remonte le temps et nous projette dans un film nocturne éclaboussé par les années 70 : looks taillés sur mesure mixant ringardise assumée et coupe stylée, photographie rétro et le contexte bouillonnant sur fond de révolte IRA rencontrent des personnages détonnants composés de mines patibulaires, voyous écervelés et vrais marchands d’armes. Ben Whealtey propose un véritable mélange sous pression, à travers des portraits triés sur le volet à l’instabilité explosive, au cours d’une nuit qui va virer au règlement de compte.
Le pari est osé : tenir tout un film autour d’une fusillade demande une maîtrise de la mise en scène, entre inventivité et rythme ténu. Produit par Martin Scorsese, habitué aux films de genre, et visiblement très inspiré par les œuvres de Tarantino et Guy Ritchie à leurs époques indies de jeunes premiers, Free Fire revisite le mythe du gangster à contre-courant, transformant le genre souvent trop sérieux, stylisé et sombre (Live by Night) en partie de cache-cache imprévue et mortelle, transformant ses personnages en gruyère sur pattes… ou plutôt sur les genoux, puisqu’ils finissent tous par ramper pour éviter les balles. Grâce au huis-clos et au ton décalé, le film parvient à transformer un coupe-gorge étouffant en une comédie noire, certes un peu violente mais conquérante, rythmé par les coups de feu et des échanges cocasses… en tout cas, au début.

Malgré la prise de risque remarquable, Free Fire tourne rapidement court. Au fur et à mesure que les personnages s’écharpent sous nos yeux, les creux narratifs l’emportent sur le divertissement. Alors que Ben Wheatley entre rapidement dans le vif du sujet, le manque d’installation d’une quelconque histoire et d’introduction des personnages se fait sentir à court de route. Comment s’intéresser à leur sort quand on ne sait ni d’où ils viennent, ni se qu’ils défendent ? Le problème du film choral c’est justement le nombre de protagonistes, or Free Fire s’en tient au strict minimum (certains achètent des armes, d’autres les vendent et au milieu il y a un médiateur), avant de retourner la situation en un traquenard au centre duquel se trouve une mallette pleine d’argent. Voir des personnages se dézinguer à tout-va (avec une adresse discutable pour des gangsters, notons-le au passage), ça peut être drôle, mais au bout d’un moment j’ai envie de pouvoir choisir mon camp au-delà de mon attachement pour tel ou tel acteur.
Et là encore, Ben Wheatley a de la chance d’avoir pu s’entourer d’un bon casting, car pour Touristes, le réalisateur éprouvait déjà les mêmes faiblesses avec un pitch alléchant (un couple en vacances qui décide de tuer des gens pour être plus tranquille), affaibli par un traitement mal assuré qui avait du mal à survivre aux ambitions du réalisateur – le tout avec un casting bien moins convaincant. Même avec un tel atout en poche, Free Fire perd rapidement de son ardeur, se muant en une pétarade sans queue ni tête où les paris sont certes ouverts, mais totalement vains tant le spectateur navigue à vue. Après High-Rise et son ascension frénétique et conquérante, Ben Wheatley botte en touche avec un concept tout juste rattrapé par un exercice osé et ambitieux, mais plombé par des creux narratifs qui empêchent de vraiment s’y intéresser. Le film se termine comme il a commencé, en suspens, et j’en suis ressortie avec à peine plus d’informations que j’en avais à l’arrivée. Étrange.

Au casting : seule femme à bord, Brie Larson (Kong: Skull Island, Room…) illumine un ensemble masculin dominé par un Armie Hammer (Nocturnal Animals, The Birth Of A Nation...) très cool et charismatique. Autour d’eux, Cillian Murphy (Peaky Blinders, Au Cœur de l’Océan…), Sharlto Copley (Chappie, Maléfique…) et Jack Reynor (Sing Street, Macbeth…) jouent de la gâchette entre deux réparties cinglantes, tandis que Sam Riley (Suite Française…), Babou Ceesay (’71…) et Michael Smiley (Luther…) ferment la marche.

En conclusion, Ben Wheatley signe un film de genre qui vaut le détour surtout pour son exercice de style et le choix original de s’articuler uniquement autour d’une fusillade. Si Free Fire ne manque pas de culot et de prise de risques, j’ai pourtant eu du mal à accrocher car l’histoire ne donne aucune information (ou très très peu) sur ses personnages. Ce manque de background rend compliqué l’attachement ou la prise de partie, du coup, alors que les coups de feu retentissaient à n’en plus finir, l’envie de savoir qui s’en sortira et pourquoi s’est évaporé. Tout comme mon intérêt, au passage. À tenter.

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