[CRITIQUE] It Comes At Night, de Trey Edward Shults

Prenant et mystérieux, Trey Edward Shults signe un film noir et étouffant, hanté par un monde désolé et des personnages livrés à eux-même, qui parvient à créer une atmosphère suffisamment insidieuse et inquiétante pour intéresser. Pourtant, It Comes At Night méritait mieux que le traitement horrifique qui lui est réservé, car en voulant jouer la carte du mystère et épicer la trame avec des tentatives de frissons transparents et inutiles, le résultat botte en touche et passe à coté d’une histoire au potentiel inexploité. Dommage, car le casting est très bon et la mise en scène est judicieuse et bien fichue.

Le pitch : Alors que le monde est en proie à une menace terrifiante, un homme vit reclus dans sa propriété totalement isolée avec sa femme et son fils. Quand une famille aux abois cherche refuge dans sa propre maison, le fragile équilibre qu’il a mis en place est soudain bouleversé.

Après un premier film, Krisha, méconnu pour ma part mais remarqué en 2016 dans les cercles prisés du cinéma indépendant américain (Meilleur réalisateur « émergeant » aux Gotham Independent Film Awards et Meilleur premier film au New York Film Critics Circle Awards, Trey Edward Shutls revient, une petite année après, avec un second film, orienté vers le cinéma d’horreur.
L’ambition de se démarrer dans le paysage malmené des films d’épouvante est bien présente. Sur les traces des récents It Follows ou encore The Witch, It Comes at Night ne cherche pas la facilité et mise sur une intrigue approfondie qui scrute aussi bien l’évolution de ses personnages que les sombres recoins de sa trame.
Perdu en pleine forêt, le film tisse dès les premières minutes un décor angoissant et mystérieux, laissant deviner à demi-mots qu’un passé terrible a contraint les personnages à vivre reclus et méfiants au fond des bois. Très Edward Shults ménage ses effets et prend son temps pour introduire son récit, lancinant et plutôt efficace, jusqu’à l’arrivée de nouveaux personnages qui vont détruire un équilibre déjà fragilisé par la nervosité ambiante.

It Comes At Night démarre avec de très bons atouts en poche : le film nous happe dans un récit très opaque, forçant l’intérêt du spectateur pour l’accrocher dans ses griffes, tout en proposant des personnages solides et un concept finalement différent. Le réalisateur joue avec nos nerfs, avec des plans fixes stressants qui titillent l’imagination à la recherche d’un indice dans l’image, et avec l’obscurité qui réduit encore plus le champ de vision. L’ensemble est convaincant, la musique est angoissante à souhait, It Comes At Night semblait partie pour être la petite flippe promise et plus encore…

Oui mais voilà : plus le film avance, et plus j’ai réalisé que le caractère horrifique n’était qu’une façade, inutile qui plus est. Avant de parler des grosses faiblesses du film, j’ai envie de questionner la volonté tapie derrière It Comes At Night. Pourquoi avoir choisi le genre horrifique pour ce genre de film, qui aurait probablement été plus efficace en étant abordé comme un drame, voir un thriller potentiellement horrifique (type Get Out) ? Je n’ai toujours pas compris ce choix, car le film est vendu en tant que tel et les images flippantes de la bande-annonce s’avèrent très rapidement être mensongères, ce qui est très décevant car on comprend rapidement l’entourloupe. D’ailleurs, quitte à chipoter, rien que le titre ou la tagline du film « ne sortez jamais la nuit » sont là pour induire en erreur et faire croire que quelque chose vient la nuit… J’ai eu l’impression d’avoir été flouée, pas comme un Paranormal Activity (par exemple, je suis en paix avec ce film maintenant…) qui use et abuse des jumpscares pour faire sursauter (on est sensible à ça ou on ne l’est pas), mais simplement parce que le film utilise un effet très creux et à répétition, qui non seulement n’apporte rien à la choucroute mais qui, finalement, ne fonctionne absolument pas dans l’ensemble de l’histoire ! C’est aussi étonnant que décevant.

Pourtant, même ce choix de faire un film d’horreur aurait pu être excusable, si It Comes At Night était plus abouti. Le problème avec Très Edward Shults, c’est qu’il se repose bien trop sur son postulat de départ, certes intéressant, mais pas vraiment exploité. Le mystère, c’est bien, mais le rythme, c’est mieux ! It Comes At Night est lent, très lent… trop lent, parfois. Alors que le film observe à la loupe ses personnages, il ne parvient pas à saisir ni à véritablement transmettre leurs transformations en cours de route, alors que leurs conditions de vie les obligent à laisser de coté leurs parts d’humanité pour survivre.
En effet, It Comes At Night n’aurait pas dû être un film d’horreur, peut-être un survival froid à la limite, mais le résultat aurait été, selon moi, bien plus percutant en thriller psychologique (non parasité par des tentatives de flippes sans intérêt). En étant aussi contemplatif, Trey Edward Shults reste en retrait et ne creuse pas vraiment la tension et les questionnements moraux qui bouillonnent dans cette cellule familiale mise à mal par un monde extérieur devenu trop hostile. On passe à coté de la destruction des liens basiques qui relient les êtres humains, du simple altruisme aux liens du sang, et c’est là que It Comes At Night parvient parfois à sauver les meubles. Seulement l’ensemble ne prend pas, car le film garde un œil observateur mais ne propose finalement aucune profondeur ni contexte pour étoffer ses personnages. Si le réalisateur s’autorise des pics d’angoisse nerveux, la mise en scène est trop répétitive et redondante pour fonctionner jusqu’au bout. Quel dommage, car le sujet était là, en filigrane, mais complètement étouffée par une ambition horrifique malvenue et pas du tout nécessaire, qui rend l’ensemble finalement vain et décevant, tant il tourne à vide dans une lenteur de plus en plus artificielle.

Heureusement, parmi les quelques points forts du film, il faut noter un casting excellent, notamment Joel Edgerton (Loving, Midnight Special, Strictly Criminal…), sombre et nerveux. À ses cotés, Riley Keough (The Girlfriend Experience, American Honey, Mad Max: Fury Road…), Christopher Abbott (Girls, A Most Violent Year…) et Carmen Ejogo (Alien: Covenant, Les Animaux Fantastiques…) contribuent à rendre la tension suffisamment opaque avec brio, tandis que Kelvin Harrison Jr. (The Birth Of A Nation…), légèrement en retrait et, malgré lui, écope d’un rôle agaçant, mais tout de même convaincant.

En conclusion, Trey Edward Shults joue la carte de la différence en proposant un film noir et une ambiance huis-clos qu’il utilise à contre-sens pour un résultat finalement oppressant et nerveux. Malheureusement, si le film vaut le détour pour son exploration du caractère humain face à son besoin primitif de survie, It Comes At Night se veut bien trop mystérieux et finit par lasser avec ses tentatives d’épouvantes qui lassent et cannibalisent le sujet véritable du film. Une vraie déception, surtout quand on voit un tel potentiel inexploré. À tenter, mais en sachant absolument que la notion « film d’horreur » n’est qu’une vitrine – n’ayons pas peur des mots – mensongère.

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